Article de Ouest France (à retrouver ici)

Bretagne – Modifié le | Publié le

Benjamin CHABERT.

Buzuk, galais… Elles portent des noms différents mais une fonction commune : créer ce lien local que la crise mondiale de 2008 a effiloché.

C’est en galais, l’une des six monnaies locales en Bretagne, que certains viennent payer leur pain, leur fromage et leur viande, sur le marché de la paroisse d’Armel (Morbihan). Jean-Christophe Sarrot, membre de l’association Galais Monnaie locale du Pays de Ploërmel, tient le guichet. Il change les billets de 1, 2, 5, 10, 20, ou 50 galais, qui équivalent leurs cousins en euros. « Tout est venu de la crise, en 2008, explique-t-il. L’idée a germé, parce que le système globalisé, où 95% de l’argent sert à la spéculation, a montré ses failles. » Créer une monnaie locale, c’est pour lui récupérer ce « pan de souveraineté » bafoué par la mondialisation.

Pour acheter local

Sa banque, sa monnaie, ne ressemblent pas aux autres. Elles portent une philosophie. « Payer en monnaie locale, une monnaie qui ne sort pas du Pays, c’est encourager la production, soutenir les fromagers, les charcutiers, les fleuristes de chez nous. » Acheter son jambon sur le marché plutôt que dans la grande distribution… Ou son pain.

Manue, 45 ans, vient d’acheter sa baguette à Raphaëlle, la boulangère. La transaction se fait en monnaie locale. Puisqu’il n’y a que des billets, la monnaie se rend en euro. « La démarche me plaît, s’enthousiasme Manue, ça a du sens. Ce sont des petites structures qui font du lien social, économique, plutôt que des grandes structures déshumanisées ». La boulangère acquiesce : « On ne refuse jamais d’être payés en galais. Cet argent, en plus de sa valeur marchande, a une valeur symbolique. Nous, une fois payés en galais, on dépense chez les maraîchers du coin. On encourage le local. »

Le tour de planche à billets, financé par l’association Pollen et celle du galais, a démarré mi-novembre dans une imprimerie bretonne. Les 70 000 galais flambant neufs ont été répartis dans des points de change, nombreux à Ploërmel. Le consommateur, une fois son argent converti, consomme dans un réseau de 54 « prestataires », souvent bio, et toujours locaux.

Des primes en galais

À ce jour, 70 commerçants l’ont adopté. 6 000 galais circulent dans les mains de 170 adhérents-consommateurs. Mais une fois l’argent dans la caisse du boulanger, comment revient-il dans la poche du citoyen ? « C’est la partie la plus difficile à résoudre, concède Jean-Christophe Sarrot. Soit les commerçants paient leurs fournisseurs (mais très peu acceptent), soit ils achètent dans le réseau d’entreprises du Pays, et l’argent circule entre commerçants, soit ils vont le reconvertir, mais ce n’est pas le but » Récemment, un brasseur très connu du Morbihan a versé une prime en galais à ses salariés. Une façon de boucler la boucle.

La promotion du local, contre le global, c’est aussi la réflexion que porte Léo Bouche, 20 ans, à Morlaix. Il a découvert le principe de la monnaie locale grâce à l’un de ses professeurs, en BTS Gestion et protection de la nature. Il a voulu s’investir dans cette vision alternative, via un service civique au sein de l’Agence de développement de l’économie sociale et solidaire (29).

Le cercle du buzuk

« La monnaie locale encourage le tissu de l’économie réelle de proximité et sauvegarde les emplois ! » défend le jeune homme, qui croit au « cercle vertueux du buzuk ». Privilégier les circuits courts, soutenir les paysans et les agriculteurs chez soi. Le local et le petit s’opposent à la vision d’un monde globalisé, à une agriculture intensive également dévastatrice pour l’environnement et le lien social. Le buzuk morlaisien, lancé en septembre prochain, doit jouer « à fond » son rôle de « monnaie complémentaire ». Pas question de remplacer l’euro.

Mais alors, quel intérêt ? Concrètement, acheter en euro ou en buzuk à un même commerçant ne fait pas grande différence sur le plan matériel. L’importance réside dans le comportement du consommateur. Il s’agit surtout d’amener ce dernier à réfléchir à la manière dont il consomme en garantissant, par l’utilisation d’une monnaie commune, la traçabilité des produits. « Le buzuk est associé à une charte éthique. Chaque adhérent au réseau doit s’engager à respecter des valeurs. » Plus qu’une monnaie, le buzuk, comme les autres, est une assurance de qualité. Léo tient beaucoup à cette valeur symbolique. « In fine, on veut respecter la nature et rendre la vie meilleure ». En France, il existe, à ce jour, entre 30 et 40 monnaies complémentaires.